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Conspectus Librorum - Book Review: Jean LAUFFRAY, Fouilles de Byblos, VI. L'urbanisme et l'architecture. Beyrouth: Presses de l'Ifpo, 2008. BAH 182. Vol. 1, 518 pp., - Vol. 2, 19 plans, ISBN 978-2-903264-99-4. Prix (Ifpo): 90,- Euro La publication du tome VI des Fouilles de Byblos constitue un événement, tant par le site dont elle compose la monographie, incontestablement le plus prestigieux de l'Age du Bronze au Liban, que par l'impatience qu'elle a suscitée. Mais l'attente est récompensée : la présentation de ce sixième tome est particulièrement soignée, avec son volume de texte imposant richement documenté ainsi que son coffret regroupant l'ensemble des plans généraux et des coupes. Autre point remarquable : la présence de nombreuses propositions de restitutions et d'élévations, toujours assorties de justifications techniques. Nous sommes en présence d'un ouvrage où l'architecture le dispute heureusement à l'archéologie. Seule ombre au tableau : certaines figures auraient gagné à être agrandies. Les cotes d'altitude qu'elles indiquent, si capitales puisqu'elles dictent l'essentiel de l'analyse stratigraphique du site, sont parfois à la limite du lisible. De même, plusieurs notes renvoient à des pages du volume inadéquates ce qui parasite sporadiquement la lecture. L'ouvrage s'engage par un avant-propos dans lequel l'auteur rappelle les principes méthodologiques qui ont guidé la fouille pendant plus de quarante ans. On sait combien il est aisé aujourd'hui de mettre les rieurs de son côté en tournant en ridicule la méthode mise au point par M. Dunand, laquelle procède par levées horizontales de 20 cm et par l'enregistrement systématique en abscisses, ordonnées et altimétrie de tous les artefacts. Mais J. Lauffray lui rend justice et la replace utilement dans son contexte d'élaboration (frustration devant les destructions provoquées par les fouilles de P. Montet, peu soucieux d'architecture ; difficultés posées par la topographie entrainant des risques de confusions stratigraphiques ; nécessité de pallier l'absence d'architecte par une technique appropriée) sans en masquer les inconvénients (confusion possible dans la lecture de plans stratigraphiques artificiels nécessitant un travail de calibrage chronologique en aval ; obligation d'atteindre le sol vierge sur toutes les surfaces fouillées). Au final, l'ambition de M. Dunand d'une rationalisation intégrale des différentes étapes de la fouille impressionne, quand elle n'interroge pas simplement l'archéologue contemporain sur sa propre exigence méthodologique de terrain : combien de missions actuelles prennent-elles le soin de relever systématiquement la cote de l'assise de fondation des murs conjointement á celle des arases dont la conservation, toujours accidentelle, est si peu signifiante ? Pour l'enregistrement des données, les archéologues se sont appuyés sur un quadrillage du site organisé en stations définissant des carrés de 50 m x 50 m dont la numérotation sur le terrain a été contrariée par le rythme des expropriations réalisées. Chacune de ces stations est subdivisée en 25 carrés de 10 m x 10 m numérotés en abscisses et en ordonnées sur le quadrillage. Chaque unité architecturale mentionnée dans le texte est quant à elle spécifiquement numérotée en fonction de la station où elle se situe. L'ouvrage comprend quatre parties consacrées chacune à une période d'occupation majeure du site d'après la chronologie établie par M. Dunand, de la fin du quatrième millénaire à l'incendie qui a ravagé la ville à l'aube de la période Amorite. Seul le texte de la première partie est dans sa totalité l'œuvre de M. Dunand, les chapitres suivants ayant été réalisés par J. Lauffray à partir de sources hétérogènes et parfois difficiles à lire, composées de notes, de fiches, de pages dactylographiées et d'une documentation graphique disparate. C'est donc à un travail considérable de compilation, de mise en forme et d'interprétation que nous avons affaire, ce qui rend d'autant plus remarquable le caractère harmonieux de la publication. La première partie est consacrée á l'installation qualifiée de " proto-urbaine ", correspondant au style architectural " Epi " (d'après le nom de l'appareil de maçonnerie utilisé) et succédant à la période " Enéolithique ". L'agglomération s'organise désormais en enclos juxtaposés regroupant des " logis " monocellulaires. Si l'on suit la stratigraphie généralement admise - mais ne faudrait-il pas la réexaminer radicalement ? -, deux élments auraient joué, depuis la période Enéolithique, un rôle central dans la constitution de l'agglomération : le point d'eau et la construction qui lui fait face et qui est interprétée comme un temple. En outre, ce dernier est désormais doté d'une enceinte ovale de dimensions inférieures à l'enceinte énéolithique qui intégrait également la source dans son périmètre. Une seconde enceinte, dont le plan triangulaire tranche avec l'ensemble des enclos du site, jouxte cette enceinte ovale à l'ouest. Un bas-fond marécageux situé à l'est de ce centre aurait assuré la fonction de bassin de retenue des eaux de pluie, mais cette hypothèse est difficilement recevable tant elle se heurte à des considérations élémentaires de salubrité. La continuité des deux éléments (temple + source) structurellement décisifs ne saurait masquer des innovations nombreuses. Les maisons à murs curvilignes sont définitivement abandonnées avec la généralisation de l'architecture à murs orthogonaux. Les enclos nouveaux témoignent d'une modification du mode de vie et d'une forme modeste de hiérarchisation du bâti. Point remarquable, des pertuis d'évacuation des eaux de pluie sont souvent aménagés à la base des murs d'enclos, témoignant, dès cette haute époque, de la volonté et de la capacité technique des habitants à drainer au mieux les eaux de pluie. L'unité architecturale élémentaire comprend désormais une pièce rectangulaire, dont la toiture est soutenue par deux piliers axiaux implantés à chaque tiers de la longueur, flanquée d'une petite pièce qui en est séparée par un mur de refend. Des aires circulaires empierrées, dont la fonction précise demeure énigmatique (l'auteur propose qu'il s'agisse de terrasses polyfonctionnelles à usage domestique mais il pourrait tout également s'agir de bases de silos), lui sont associées. Autre nouveauté capitale sur le plan culturo-religieux : les inhumations, que l'on trouvait auparavant sous les espaces de vie, sont désormais repoussées hors de l'agglomération, ce qui pose la question de l'apparition d'espaces funéraires dédiés (nécropoles ?). Si l'installation " épi " s'inscrit sous le double sceau d'une continuité et d'une rupture par rapport à l'installation énéolithique, on s'interrogera sur la pertinence du concept vague de " proto-urbain " convoqué par l'auteur. S'il faut comprendre par là qu'il s'agit d'un site présentant les caractères annonciateurs d'une structure urbaine future, force est de constater que cette agglomération répond davantage à la désignation de village ou de bourg, qu'à celle d'installation " proto-urbaine ". La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à la période dite du " sableux " qui voit, selon l'auteur, le déploiement de la première installation authentiquement urbaine. Le premier rempart (Rempart A) de Byblos est alors construit, contraignant de manière irréversible l'aménagement de l'agglomération et élevant mécaniquement le coefficient d'occupation des sols. Il est peu connu car recouvert aux époques suivantes par de nouveaux ouvrages défensifs plus importants. Sa construction entraîne une modification de la physionomie du site même si l'agglomération s'articule toujours autour d'un centre dont les éléments constitutifs fondamentaux restent identiques (source et enceinte sacrée ovale). Mais on regrettera que ce rempart soit retenu comme l'unique critère discriminant quant à l'apparition du phénomène urbain à Byblos, la ville étant entendue, à la manière restrictive de la définition mise en exergue du chapitre, simplement comme une " agglomération limitée et protégée par une enceinte ". A l'est, le pseudo " bas-fond " se transformerait en un véritable étang (l'auteur reprend l'appellation de " lac sacré " en référence aux bassins rituels des temples égyptiens) aménagé de quais, même si cette proposition n'emporte guère plus la conviction que pour la période proto-urbaine. En toute hypothèse, cet espace constituera un deuxième lieu de polarisation de la vie religieuse avec la construction d'un nouveau sanctuaire le long de sa berge sud, prémisse du futur Temple en L, la rive nord accueillant bientôt un sanctuaire à l'emplacement du futur temple de la Ba'alat Gebal. Mais le changement véritable sur le plan de l'organisation spatiale est ailleurs. Quinze " quartiers " ou " secteurs " sont désormais définis à partir d'une trame viaire composée de deux réseaux de circulation complémentaires : un réseau de six rues rayonnant depuis le centre et un réseau radioconcentrique composé d'une voie bordant la source et d'une voie périphérique. Ces réseaux hiérarchisent désormais l'agglomération en trois zones distinctes. La première regroupe les trois secteurs centraux de la source, de l'enceinte ovale et du pseudo " étang sacré ". La seconde rassemble les six quartiers " médians " situés entre le centre et la voie périphérique. La troisième se compose des six quartiers " périphériques " situés au-delà de la voie éponyme. En outre, pour la première fois, le secteur central n'a plus le monopole des bâtiments à caractère supra-domestique : deux bâtiments, interprétés par J. Lauffray comme des temples, sont construits hors du centre dans les quartiers périphériques, ce qui porte à cinq le nombre de temples hypothétiques pour la période. Au sein de ces quartiers, l'organisation de l'habitat subit d'importantes transformations. La cour demeure un élément constitutif central des espaces domestiques même si les espaces à ciel ouvert se font de plus en plus rares, étant progressivement occupés par de nouvelles constructions agglutinées autour de " cellules mères " à l'architecture soignée. Le recours à ce concept s'avère particulièrement opératoire pour rendre compte du processus constructif type de Byblos, les constructions secondaires voyant leur plan régulièrement contrarié par leur environnement spatial immédiat à la différence des fameuses " cellules mères " auxquelles elles s'arriment. L'usage de piliers axiaux porteurs de la période précédente disparaît, l'unité architecturale domestique élémentaire se présentant désormais sous la forme d'une pièce rectangulaire peu profondément fondée dont la couverture repose sur sept piliers avec six piliers pariétaux exceptionnellement positionnées aux angles et un pilier axial à emplacement variable (cf. Maison aux Sept Piliers). Autre changement notable : les aires circulaires empierrées de l'installation proto-urbaine disparaissent. Dans l'hypothèse où il s'agissait de silos, leur absence pose la question de la mise en place d'unités de stockages non plus réparties au sein des divers espaces domestiques mais mutualisées à l'échelle de la communauté, de manière plus conforme à une organisation hiérarchisant les fonctions urbaines. Dernier point, la coupe réalisée dans l'enceinte ovale, qui indique les remblais successifs différenciés destinés à rattraper le pendage est-ouest du niveau d'occupation, témoigne de la permanence du souci qu'avaient les Byblites de gérer correctement l'écoulement des eaux de pluie. Toute tentative future d'établissement d'une nouvelle stratigraphie raisonnée du site ne saurait faire l'impasse sur cet impératif prioritaire d'aménagement urbain. La troisième partie s'intéresse à la période des " Grosses Fondations ", autrement dit à la période de transition entre les styles " sableux " et " piqueté préamorite " de la nomenclature Dunand. Cette période doit son nom à la profondeur des fondations de ses constructions soutenant des murs massifs en comparaison de la période précédente. Les édifices font appel à de nouveaux matériaux (utilisation du calcaire occasionnellement appareillé en " pouding ") et présentent parfois un aspect monumental leur conférant un caractère public, induisant, selon l'auteur, " la naissance de l'Etat ". Le recours à l'usage de piliers pour supporter la toiture se poursuit, quelques pièces se contentant de six voire de cinq piliers en lieu des sept assez systématiquement usités au " sableux ", témoignant d'une inventivité et d'une souplesse dans les systèmes de couvertures. Ils reposent parfois sur de véritables massifs de maçonnerie solidaires des fondations. Si la trame urbaine conserve l'essentiel de ses caractéristiques, l'occupation des sols poursuit une densification continue depuis l'Enéolithique. Parallèlement, des temples supplémentaires dont l'apparence monumentale est plus affirmée (temple de la Ba'alat, temple Oriental) et d'édifices publics dont la fonction reste obscure (esplanade quadrangulaire XXXVIII) sont construits. Incontestablement, ce double constat confirme que Byblos poursuit sa croissance, tant sur le plan démographique qu'économique. La quatrième partie est consacrée à " l'épanouissement de la vie urbaine " et correspond à la période du style " piqueté " de la nomenclature architecturale de M. Dunand. L'organisation de l'agglomération demeure structurellement identique à la période précédente, conformément aux servitudes qui lui sont imposées (topographie, rempart désormais protégé par un glacis), mais le site connaît un important exhaussement de son niveau altimétrique (Piqueté III) et l'urbanisation procède désormais par zones plus vastes comprenant chacune au moins un bâtiment monumental à caractère religieux ou civil. Le réseau viaire demeure sensiblement identique mais l'on observe quelques modifications mineures concernant principalement le réseau secondaire (percement de ruelles nouvelles, déviations, etc.). C'est à cette période que, selon J. Lauffray, l'étang aurait été remblayé et transformé en place publique, fonction qu'il conviendrait peut-être d'attribuer à cet emplacement dès son aménagement originel. Dans le domaine de l'architecture domestique, les dimensions des pièces ont tendance à s'accroître et le maillage des murs est pour la première fois de l'histoire du site moins serré qu'à la période précédente, témoignant du recours à de nouvelles formes architecturales plus standardisées mais aussi peut-être d'une volonté de davantage rationnaliser l'espace disponible. On assiste notamment à l'apparition de vastes " résidences " comprenant un grand hall axial vraisemblablement éclairé au moyen de lanterneaux et flanqué de pièces sur deux ou trois côtés, mais l'interprétation domestique proposée pour de telles architecture pose question tant elles tranchent formellement avec le reste de l'habitat par les dimensions de leurs pièces et le stéréotypage de leur organisation interne. Parmi les nouveautés techniques, on compte l'usage inédit d'une unité de mesure pour les bâtiments monumentaux (coudée de 0.54 m), la généralisation de nouveaux dispositifs de couvertures (bases de piliers désormais en nombre pair et en vis-à-vis systématique), l'apparition de murs à décrochements latéraux opérés de manière symétrique dès le Piqueté III. Enfin, on constate que les temples changent radicalement d'échelle. Si le Temple en L adopte son plan si particulier, son caractère monumental affirmé et son architecture soignée - Yasmine Makaroun-Bou Assaf propose judicieusement le recours à divers tracés régulateurs pour ses différents éléments constitutifs - renforcent le statut de sanctuaire principal de la ville qu'il partage vraisemblablement avec le temple de la Ba'alat. Si l'on ajoute la multiplication de monuments interprétés comme des temples ou des chapelles et dispersés dans l'agglomération, les niveaux du " Piqueté " apparaissent comme ceux de l'affirmation incontestable du pouvoir religieux. En revanche, le pouvoir édilitaire civil n'a toujours pas de monument dédié connu, aucune fonction proprement palatiale ne pouvant être attribuée à l'ensemble de " résidences " nouvellement construites à l'ouest de l'enceinte sacrée. On conclura ce compte rendu par deux remarques. Premièrement, le schéma de développement retenu postule une croissance continue de l'agglomération évoluant de manière progressive du stade villageois à un stade étatique en passant par les étapes intermédiaires " proto-urbaine " et " urbaine ". Mais l'évolutionnisme larvé d'un tel schéma, dont les concepts ne sont jamais clairement explicités ou le sont trop pauvrement, laisse pour le moins sceptique, tant il s'appuie sur un découpage stratigraphique encore très emprunt de l'héritage de M. Dunand et de systématisme altimétrique. Deuxièmement, nombre de conclusions majeures auxquelles Jean Margueron est parvenu dans son article consacré à l'urbanisme de Byblos (sur la prétendue source, sur le prétendu lac sacré, sur le rempart, sur l'interprétation du site comme constituant non pas la ville entière mais sa seule acropole, etc.) ne sont aucunement prises en compte par J. Lauffray. La relecture de cet article constitue donc un préalable indispensable à un regard critique porté sur les conclusions et l'interprétation stratigraphique de J. Lauffray, dont nous n'avons fait que rappeler brièvement les étapes. Mais ces deux objections ne sauraient altérer la réalité d'un travail colossal, dont les informations sont toujours précises et dont l'écriture, parfois agréablement surannée, nous plonge avec plaisir dans l'ambiance de l'archéologie des pionniers. Quelles que soient les limites de ses conclusions stratigraphiques et de son approche de l'urbanisme gyblite, le travail de Jean Lauffray constituera pour longtemps une référence incontournable pour toute étude sérieuse consacrée au Bronze Ancien levantin et à son architecture. Julien Chanteau Vrije Universiteit Brussel |